Vous n’aimeriez pas un jour devenir chef de groupe ?
Moi :
“Ça ne vous intéresse pas de progresser dans la hiérarchie et de prendre des responsabilités ?”
Lui :
“Ben non.”
“Vous n’aimeriez pas un jour devenir chef de groupe ?”
“Ben non.”
“Vous n’avez pas d’ambition ?”
“Si, mais pas ici. J’ai des ambitions pour mes activités personnelles qui me passionnent ; je suis le chef de la fanfare de mon village et j’y consacre tout mon temps libre.”
“Mais le travail, c’est une grande partie de notre vie ?”
“Pour vous, pas pour moi. La fanfare est le plus important pour moi. Mais suis-je un mauvais collaborateur ? Vous n’êtes pas content de moi ?”
“Si, bien sûr que si.”
“Alors, vous voulez quoi de plus ?”
Me voilà intérieurement effondré. C’est avec ce dialogue très réaliste que j’ai compris que Daniel et moi n’avions pas la même perspective de la vie professionnelle, ni les mêmes ambitions. J’avais fait une “projection” de mon idéal professionnel sur lui. Énorme erreur de ma part. Il était un bon collaborateur et entendait le rester, un “bon soldat heureux” comme il se qualifiait lui-même…
J’ai compris l’origine de ses motivations : un jour de congé supplémentaire valait beaucoup plus pour lui qu’une prime ou qu’une promotion. Daniel fait partie de la nouvelle génération, celle qui a le confort du choix, qui sait que l’entreprise ne répondra pas à toutes ses aspirations, qui supporte moins les frustrations que par le passé, qui exige et veut beaucoup rapidement. Il a cette liberté qui le centre sur la bonne personne : lui-même.
Il sait ce qu’il veut, mais Daniel a aussi beaucoup plus de mal à supporter les frustrations de la vie professionnelle. La vie, dans sa conception centrifuge, ne l’a pas aidé à se protéger ; sa résilience est faible. Le travail est fait, bien sûr, mais sa communication devient détestable et déteint sur l’équipe.
Dans la situation actuelle, Daniel se retrouve à travailler à distance, et il trouve cela formidable. Le fait que nous perdions dans l’équipe de la dynamique émotionnelle ne l’inquiète pas.
Lui trouve que nos “Zoom” bihebdomadaires sont plus efficaces désormais que nos réunions habituelles, que nous allons plus vite à l’essentiel, qu’il peut faire deux choses à la fois durant les moments où la discussion ne le concerne pas. Il n’a pas les problèmes d’isolement que je ressens chez ses collègues : il a des sujets de satisfaction à la maison, ses partitions, la prochaine saison pour sa fanfare ; il avait déjà construit son univers, propice au télétravail. Il n’a que le poids social de sa fanfare à assumer auprès de sa famille et de ses amis.
Est-ce moi le problème ? Mon management poussait l’équipe à être autonome, mais pas à ce degré d’indépendance qui vient du travail à distance. Mon comportement ne peut plus agir sur eux comme avant : un regard, un sourire, une parole, un contact, une attitude corporelle. J’ai adopté, contraint, un concept de l’autonomie : un projet, un budget, un délai, et un contrôle pour analyser les résultats.
Ce concept peut fonctionner mais, sans interaction humaine, la rationalité prendra le dessus. Finie la petite touche émotionnelle que je mettais dans chaque relation. Ils pourraient être dirigés par un “robot advisor” sans voir la différence. Je veux maintenir un lien pour garder le sens de la réalité de l’entreprise et le sentiment d’appartenir à une communauté.
Les équipes ont besoin de drapeaux à suivre, besoin de se retrouver sur des abstractions (le sens, les valeurs, la philosophie, la culture…) qui remplacent la sensation de se sentir ensemble physiquement.
Avec ce virage digital, amorcé lors de la crise sanitaire, la peur chronique et maladive de l’incursion technologique dans nos vies s’est bizarrement envolée. Cette nécessité a effacé d’autres peurs fantasmatiques, comme la confidentialité de nos échanges qui n’est de loin pas garantie. D’un autre côté, le travail à distance, c’est le miroir le plus cruel de nos capacités intellectuelles. Elles ne sont plus stimulées par les autres, par la compétition. Ce n’est plus qu’avec moi que je me bats. Si vous avez des questions, vous pourrez me joindre sur mon Teams.