Où est la limite entre raison et intuition ?
S’il y a une chose dont nous ne connaîtrons pas de pénurie avant longtemps, ce sont bien les défis que nous devrons relever dans la décennie prochaine. Notre monde a besoin de rationalité et de compétences techniques, mais ces deux piliers ne seraient rien sans le ciment de nos actions : la sagesse. Cette qualité morale se situe aux confins de la raison, de l’émotion et de l’action. Le sage est celui qui sait vivre en harmonie avec lui-même. Pour Socrate, la sagesse commence par la reconnaissance de son ignorance.
Comme cette phrase me plaît : « Je sais que je ne sais rien. »
Dans ma carrière, tous les leaders brillants et bardés de diplômes que j’ai rencontrés ont souvent échoué lorsqu’ils n’avaient pas recours à leur intuition. Je me souviens encore de ce chef d’entreprise qui m’avait sollicité pour résoudre un conflit et qui m’a dit : « Je ne comprends pas, M. Smadja, je suis quand même polytechnicien. » Il n’avait pas imaginé un instant que la logique de sa décision (une fusion entre deux entités), toutes les analyses de données qu’il avait menées, pouvaient simplement être mises en échec par ce que son intuition aurait pu découvrir dès les premiers instants : les dirigeants des deux entités ne pouvaient pas s’entendre. Il a gardé son carcan intellectuel et n’a pas écouté son intuition, sa subjectivité, son irrationalité. Il a été (bien) formaté en dehors de ce paradigme, celui qui donne le droit à un dirigeant d’avoir des intuitions. C’est cette capacité qui permet d’apprécier une situation avec nuances ; nous sommes dans le « subtil » de l’intelligence émotionnelle. C’est cette dimension qui inspire les équipes.
« Lâchez-vous ! » lui ai-je conseillé. Croyez-le ou non, il n’a pas saisi ce que cela voulait dire alors qu’il est polytechnicien, diplômé de la plus prestigieuse des grandes écoles françaises. J’ai dû lui consacrer une demi-journée supplémentaire pour travailler ce concept avec lui. Au tarif horaire d’un consultant, cela fait cher l’explication de texte…
Je voudrais partager avec vous les contenus sur lesquels nous avons travaillé. Ce cas est intéressant parce qu’il est flagrant et sans trop de nuances. Une personne brillante et fort intelligente, qui comprend les situations en un clin d’œil. J’ai commencé par lui dire que s’il avait sollicité ma présence et mes conseils, c’est que 50 % du chemin était fait.
Nous avons démarré les échanges avec comme toile de fond la situation évoquée plus haut. Notre premier objectif était qu’il comprenne la complémentarité entre intuition et raison, qu’il accepte cette dualité propre à une réflexion sur le leadership des équipes.
Le premier point acquis pour nous, c’est qu’il avait reconnu ses limites ; il était conscient de ses forces et de ses faiblesses. Nous en avons fait la liste. J’ai souligné son point fort : être capable de se remettre en question. Mais j’ai aussi mentionné d’autres de ses points forts, comme son aptitude à s’appuyer sur des données concrètes et solides, sans toutefois les considérer comme des vérités absolues. Puis nous avons abordé la dimension plus émotionnelle de son leadership.
Ne pas hésiter à prendre des décisions rapides, à écouter ses petites voix intérieures sans les refouler : c’est cela l’intuition, lui ai-je dit. Nous avons ensuite travaillé sur ce que j’ai nommé les « tartes à la crème », les raisons d’être de ses stratégies et des objectifs qu’il transmet, pour donner du sens. Il savait tout cela conceptuellement, mais ne l’avait pas intégré comme étant des leviers d’action et de motivation. Son intelligence a fait le reste. Il avait gagné en sagesse, par le simple fait qu’il analysait ses erreurs au lieu d’analyser uniquement celles des autres.
Une fois que la brèche avait été ouverte, il a tout de suite intégré les autres paramètres de l’intuition : la conscience de soi et ses corollaires, l’ouverture d’esprit, la résilience vis-à-vis de soi et la compassion vis-à-vis des autres. Il a eu une note d’humour quand nous avons discuté de tous ces points : « Cela me rappelle le catéchisme, pas vous ? » Je lui ai répondu que je n’étais pas encore prêt à prononcer mes vœux.
Quelques mois plus tard, nous nous sommes revus et il m’a confié en rigolant : « Lors du dernier board, j’ai fait une plaisanterie à mes collègues. J’ai proposé d’embaucher un astrologue… J’ai été surpris de voir la réaction de certains qui ont trouvé l’idée séduisante ! » Ce client a voulu pratiquer l’autodérision et, en fin de compte, c’est quand même un happy end… ou le début d’une nouvelle aventure cosmique !